L’Enfant et le vent.
Il était une fois, un enfant qui se disait être le copain du vent.
Il était amoureux des mots et grâce à eux, il irait là haut, tout là haut.
Mais avant de continuer, je vais vous expliquer ma rencontre avec cet être magique, lui dont le prénom sonne comme deux notes de musique.
Je trimballais ma peine aux quatre coins de ma vie, j’essayais de noyer mes craintes,
mes rêves, ma folie.
La solitude était pour moi presque une compagne de voyage, je n’avais dans ma vie pas d’autre visage que cette tristesse permanente, silencieuse, étouffante.
Un jour de cafard, d’immense ras le bol, un jour où la fumée ou même l’alcool ne peuvent plus rien y faire. Un jour où l’on se sent perdu dans son propre désert,
j’étais là, immobile, une cigarette entre mes doigts, en train de me dire que le rêve est bien fragile, surtout quand on ne le connaît pas.
Je crois bien me souvenir que c’était un soir, j’étais seul, je discutais avec mon
cafard quand soudain il était là, debout. Venu de moi ne sait où, il me regardait de ses yeux transparents, il semblait détenir le secret du temps.
J’ai commençais à me dire:
“Mon pauvre vieux te voila repris par tes délires”
J’ai pris mes lunettes pour les essuyer et dans ma tête cette impression que tout éclatait.
Je me frottais les yeux, mais non, il était toujours là, l’air malheureux.
J’ai pensé à Monsieur Saint Exupéry, vous savez, le petit prince qui traverse sa vie !
Mais le mien n’était pas blond et il n’a pas parlé de mouton.
Non, il n’a rien dit, il me regardait et il s’est assis.
J’ai pensé à Monsieur Nougaro et à sa plume d’ange
mais lui n’avait pas d’aile dans son dos, il n’en était que plus étrange.
“Bonjour”
...Rien... Non! rien que le silence.
“Bonjour petit.”
...Rien... Rien que sa présence.
J’ai voulu lui sourire mais j’ai senti que mon sourire sonnait faux.
Alors j’ai voulu lui écrire, mais je me suis aperçu que je ne connaissais plus les mots.
Alors je me suis tu et j’ai attendu longtemps, longtemps.
Je n’avais pas peur. Pas parce que c’était
un enfant non, mais entre nous il y avait une sorte de bonheur ou le même sentiment.
On se regardait et nos regards se croisaient, se mélangeaient, s’apprivoisaient.
Et le dialogue est né, doucement, sans bruit.Avec des mots choisis, choisis pour leur douceur ou leur pudeur.
Vous dire que je n’étais plus malheureux serait vous mentir mais je n’avais plus dans les yeux cette impression que tout se déchire. Je me sentais bien, détendu, je
crois que ce soir là, j’ai atteins un monde que je croyais perdu.
Nous avons parlé, discuté une heure, l’éternité.
Quand je dis nous, ce serait plutôt moi.
Je lui parlais de mes rêves, de mes joies. De cette joie à la vue d’un soleil qui se lève, de cette joie qui disparaît au bout de quelques heures et qui nous laisse
seul avec nos pleurs.
Qu’est ce que j’ai pu parler ! J’ai dû le saouler pauvre gosse, mais non, il était là, attentif, à me fixer de ses yeux transparents. De temps en temps il glissait
un mot, une phrase, à son copain le vent, et le vent s’envolait loin, très loin.
Au fur et à mesure que le vent emportait mes mots chagrins, j’avais l’impression d’une caresse. Un peu comme si la tristesse m’oubliait. l’impression de me
libérer.
Lui que je ne connaissais pas a tout su sur moi.
Tous mes détours et mes contours.
Toutes mes peines, toutes mes chaînes.
Tout mes silences, toutes mes souffrances.
Moi qui voulais mourir, il m’a appris à sourire.
Moi qui voulais m’enfuir, il m’a appris à partir.
Je me noyais de mes propres mots, j’étais quelqu’un de nouveau.
Mais j’avais le rêve, là devant moi et je ne le voyais pas. Au lieu de partir avec lui
au- delà des limites, je lui disais simplement que j’étais triste. Au lieu de lui poser ces questions qui depuis me hantaient, je donnais des réponses qu’il n’avait même pas demandé.
Alors j’ai voulu pleurer parce que ça fait mal.
Quand tout se met à chavirer, c’est normal.
Je me suis aperçu que je ne pouvais plus pleurer, les larmes m’avaient quitté.
Ce rêve j’ai voulu le briser, le casser, le piétiner. Mais quand un rêve vous tient aux tripes, c’est pour l’éternité.
Et lui qui était là, sans bouger, sans rien dire, à me fixer sans sourire.
J’ai essayé de m’enfuir, parce que j’étouffais, j’ai voulu lui dire de me laisser en paix, mais il me
Regardait avec ses yeux pleins de vie, brisant toutes mes défenses, sans cri et sans violence.
Alors j’ai eu peur, peur de ce petit prince sans aile, qui écoutait mon malheur, et autour de lui des milliers d’étincelles, soleil ou étoile d’un soir où je lisais
ma propre histoire.
Et soudain il s’est mis à parler.
J’ai entendu le son de sa voix. C’était comme un ruisseau qui s’écoulait dans la fraîcheur d’un bois. Sa voix était cristalline, il parlait tout en rimes, un peu
comme Dieu parlerait …si Dieu avait existé.
Et quelle gentillesse !
J’ai eu honte de ma maladresse.
Et les mots glissaient, légers, aériens.
Je me laissais emporter par ce petit magicien. Son visage n’avait pas bougé. Toujours pas de sourire.
Mais dans ses yeux quelque chose brillait, comme une flamme... Je ne saurais pas vous dire, mais j’ai senti qu’il ne
m’en voulait pas, et si tout à l’heure j’avais été méchant, tant pis, oublions cela.
J’ai senti qu’il avait arrêté le temps...
Il a ouvert sa main, doucement. J’ai vu la beauté d’un matin et je l’ai vu avec mes yeux d’enfant.
Sur ma joue quelque chose glissait, roulait. Délicatement avec un morceau du vent, cette perle de pluie que mes yeux avaient lâché, il l’a essuyait. Il m’a montré
des visages, il m’a montré des images. de nouveaux paysages, d’incessants voyages.
Il m’a montré des couleurs arc-en-ciel, j’y ai vu les couleurs de mon propre ciel. Toutes ces histoires qui se déroulaient devant mes yeux hagards, ce n’était que
mes rêves, mes vieilles utopies.
Et l’enfant parlait avec ses mots choisis.
De ce film sans fin, j’en étais spectateur. J’en étais le témoin mais aussi l’acteur. Et autour de lui, toujours ces étoiles qui s’allumaient une à une et qui
déchiraient le voile autour de la lune.
Et autour de lui le vent, son copain le vent, qui tournait, tourbillonnait, s’envolait et revenait dans un manège permanent.
J’étais hypnotisé par les yeux de l’enfant. Je n’osais rien dire, je ne pouvais rien dire. Je me laissais
bercer, je me laissais emporter par cet enfant sans âge et pourtant si sage.
Cela doit vous paraître enfantin ou stupide peut-être. Je dois avoir l’air d’un crétin
qui gobe toutes les sornettes mais je ne veux rien vous prouver, je ne veux pas vous persuader que mon histoire est vraie, que ce gosse a vraiment existé.
Je ne fais que vous raconter ma rencontre avec...
l’ETERNITE.
Mais revenons si vous le voulez bien, à ce soir là.
Ce soir où j’ai vu dans sa main tout ce que l’on ignore ici bas.
Le dialogue continuait au-delà de la raison et l’enfant m’expliquait qu’il y a plus de mille façons de dessiner un sourire pour calmer une brûlure. Et que parfois
il ne faut rien dire pour qu’un instant dure.
Il m’a montrait des chemins, de nouveaux sentiers pour atteindre le matin. Il m’expliquait qu’il faut toujours choisir, sans jamais être sûr de détenir le moindre
secret, la moindre vérité.
Qu’il faut toujours choisir entre une joie incertaine et l’assurance d’une peine et que malgré sa peur, il ne faut
jamais attendre.
Il faut prendre le risque de l’erreur, et surtout apprendre.
Il m’ai dit que les gens tristes ne sont pas forcément malheureux ; il n’y a que les pessimistes qui ne savent pas apprécier un ciel bleu. Dans le reflet d’une
larme, on voit tout le secret d’une âme.
Il m’a dit que le silence, il fallait savoir l’écouter, l’apprécier, le respecter.Il m’a dit que l’amour n’avait pas de barrière, qu’il ne faisait pas de détour et
surtout qu’il n’était pas éphémère.
Il m’a dit qu’on avait pas de limites à part celles que l’on s’impose.
Il m’a dit aussi de prendre grand soin de ce que j’abrite.
Il m’a dit des tas de choses.
Qu’importe le savoir, l’essentiel est de croire, croire en la beauté de son rêve et de tout faire pour que jamais il ne s’achève.
Et plus le gosse et son copain le vent m’entraînaient,
plus je les suivais, confiant et émerveillé. Je redevenais l’enfant et lui, celui qui savait.
Je plongeais sous cette cascade de mots, je me roulais dans ce ruisseau de sagesse. Je
m’ébattais dans ces chemins nouveaux, et je riais, je riais, comme pris par une ivresse.
Tout devenait clair ; je comprenais enfin que chacun fabrique son propre désert, son propre chagrin.
Je comprenais aussi que le bonheur ne se fabrique pas avec de l’hypocrisie et des sourires plats, et que pour un instant de ce bonheur, il fallait une éternité de
patience et de douceur, et encore de la patience, et encore de la douceur.
A cet instant précis, j’ai compris toute la force d’un regard. Toute sa beauté aussi, toute son histoire.
J’étais loin de ce monde des adultes, pourri par les préjugés. J’avais dépassé ces terres incultes où le
rêve est mort-né. Je volais, je planais, j’étais dans un monde de magiciens, de fées, de lutins.
Un monde où les couleurs sont pures, merveilleusement belles. Un monde où les sentiments sont restés natures et presque éternels.
Un monde où le mensonge, le mépris n’existent pas.
Un monde où l’utopie se dessine du bout des doigts.
Alors l’enfant fabriqua le silence pour me laisser savourer cette connaissance, toute cette beauté.
J’écoutais le vent et le vent me souriait.
Je regardais l’enfant et l’enfant me regardait.
Sous son masque de cire, sous son masque blanc, je devinais un sourire, le sourire de l’ enfant.
Imaginez un soleil que vous n’avez jamais vu.
Moitié miel... Moitié inconnu.
Un soleil fait de millions d’étoiles et pas une pareille.
Un soleil aux couleurs sucrées et douces, si douces que l’on voudrait les toucher.
Ce soleil jamais vu, ce n’est rien à côté du sourire de l’enfant. C’est, ... je ne sais plus, c’est si grand.
Entre ses doigts, délicatement, l’enfant a retiré son masque blanc et l’a posé à côté de lui.
J’ai vu mes yeux qui me regardaient, mes propres yeux, oui, j’ai vu mes lèvres qui me souriaient ...
L’enfant était parti, il n’avait laissé comme image que mon propre visage.
Je me sentais abandonné, trahi, un instant j’ai cru que le rêve était fini.
Puis mes yeux se sont ouverts...
les jours où j’ai peur de l’horizon, quand je me sens presque abandonné, lorsque j’ai
peur d’un frisson, ou simplement quand j’ai envie de pleurer, je ferme les yeux...
Je ferme les yeux et il est là l’air malheureux.
On se regarde sans rien dire, l’enfant et moi.
Notre copain le vent nous dessine un sourire et nous restons là tous les trois, l’enfant, le vent et moi.
Et entre nous, un sourire... UN SOURIRE.
Dominique Sellès Avril 1985